Chapitre un – Shokus


Tokyo ,4 Juillet 2100

- Pouah ! L’air est irrespirable ici ! C’est encore pire que dans mes souvenirs !
- Dire que Youko est née et a vécu ici. J’en suis tout ému. Je crois que votre première rencontre a eu lieu à Horai.
- Ecoute moi bien Rakushun, la prochaine fois que tu me vouvoies je déclenche un shoku et je te laisse tout seul ici ! Après tout, cela fait un siècle que nous nous connaissons !
Le Hanjyuu était embarrassé. S’il manquait de respect à un animal sacré, le Ciel pourrait le punir.
- C’est que … vous n’êtes pas n’importe qui. Seul le roi a le droit de vous tutoyer.
- Pffff ! Toi non plus tu n’es pas n’importe qui ! Et puis d’abord tu tutoies la Reine de Kei qui m’est supérieure dans la hiérarchie. Et puis elle t’a donné l’immortalité ...
Ils constatèrent alors que tout le monde les regardait. Il faut dire que Rakushun était toujours très mal à l’aise lorsqu’il prenait forme humaine et sa démarche était encore très maladroite au bout de 100 ans.
- Crétin, tiens-toi droit et arrête de te pencher sur moi !
- Je suis vraiment désolé. Vous savez que je ne le fais pas exprès. Mais s’il te plaît, ARRETE DE ME TRAITER DE CRETIN !!!
- Bingo crétin ! Je crois qu’on ferait mieux de filer d’ici. Enfin, ce n’est pas grave, les passants doivent s’imaginer que nous sommes deux amoureux en train de nous quereller …
Enki prit alors la main de Rakushun et commença à courir. Mais le hanjyuu ayant déjà du mal à marcher perdit l’équilibre et entraîna le kirin dans sa chute.

Boston,1er juillet 2100

Eileen ouvrit la porte sans frapper et annonça à qui voulait bien l’écouter « Mention très bien ! n’oublie pas ta promesse ! »
Le Président Rekken fronça les sourcils. Il n’aimait pas être dérangé lorsqu’il était en réunion avec ses ministres, surtout lorsque la situation était aussi tendue. En tant que Président de l’Union de l’Ouest, il avait beaucoup de responsabilités mais les événements récents l’inquiétaient énormément. Le Président de l’Union de l’Est était d’une ambition dévorante. Quelques mois auparavant, le représentant du Sud avait été retrouvé assassiné et les pays dépourvus de chef d’Etat eurent beaucoup de mal pour s’autogérer. Xiao avait alors envoyé des troupes pour « rétablir l’ordre », mais Rekken était persuadé que cette ingérence avait été planifiée par Xiao. Il lui fallait maintenant trouver des preuves.
- Eileen, nous en reparlerons demain.
- Mais l’avion décolle demain ! Et je ne pourrai pas le prendre sans ton autorisation.
- On en reparlera ce soir … si tu as le courage de m’attendre.
C’est le cœur léger qu’Eileen poussa la porte de sa chambre. Elle pouvait même s’accorder une petite sieste car elle avait préparé ses bagages la veille. Elle savait qu’elle ne pouvait échouer à son DSD (diplôme du second degré, l’équivalent du baccalauréat). Elle manquait un peu de maturité d’où son « petit » 12 en philosophie mais cela était certainement dû au fait qu’elle n’avait que seize printemps. Mais elle avait obtenu la note maximale en histoire, ethnologie, géographie et langues étrangères. Elle était passionnée d’histoire et elle était déjà inscrite à l’université de Boston. Avoir un père aussi haut placé était parfois utile. Elle regrettait ses nombreuses absences mais elle savait que son travail lui prenait beaucoup de temps et elle l’acceptait. Elle avait perdu sa mère à sa naissance et avait été élevée par une demi-douzaine de gouvernantes dans une demi-douzaine de pays. Son père était un ancien diplomate et bien que Président de l’Union de L’Ouest sa carrière politique était relativement courte. Elle avait commencé fouiner dans les bibliothèques des ambassades où elle avait séjourné et c’est ainsi que la passion de l’histoire la gagna. Son père lui avait promis un voyage au Japon si elle obtenait une mention à son DSD. C’était un des rares pays de l’Est qui refusait de faire partie de l’Union présidée par Xiao. C’était une contrée riche qui n’avait nul besoin de l’aide de ce tyran et la seule à entretenir des relations amicales avec les 3 autres Unions.
Elle entendit la porte grincer et ouvrit les yeux : le réveil affichait 2 heures et son père rentrait enfin à la maison. Il avait l’air visiblement contrarié de la voir encore debout à cette heure tardive.
« La réponse est non. Un tel voyage serait trop risqué en ce moment ».
« Et ta promesse ? Et puis le Japon est un pays amical, je ne risquerai rien là-bas ! »
Il soupira. « Eileen, assieds-toi et écoute-moi bien. Je sais que je t’ai fait une promesse. Mais j’en ai fait deux autres à ta mère lorsque tu es née, c’était de bien m’occuper de toi et de te protéger. Je suis conscient de ne pas avoir vraiment respecté mon premier engagement. Je ferai tout mon possible pour ne pas faillir au second."
Elle comprit alors qu’il était inutile de discuter et fit mine d’aller dans les bras de Morphée. Quelques minutes plus tard, elle l’entendit ronfler et en profita pour s’éclipser à pas de velours. Elle avait anticipé la réponse de son père en dépit de la promesse et elle avait subtilisé un tampon « voyages » dans le bureau du ministre des transports. Il ne restait plus qu’à imiter la signature de son père et le tour était joué !
À 7h30, elle était à bord du Condor 5555 en compagnie de Lucas et Celia, ses meilleurs amis.

Tokyo, 4 juillet 2100

« Bah c’est malin, tout le monde nous regarde », grogna Enki. Il faut dire que ces deux jeunes hommes avaient un accoutrement qui ne pouvait qu’attirer l’attention.
« Vous ne vous êtes pas fait mal au moins ? Et puis c’est risqué de se promener ici sans masque. L’air y est très pollué. » Elle ôta alors le foulard qui lui cachait une grande partie de son visage et le déchira en deux.
« Prenez ça , je suppose que vous êtes des touristes. Il faut toujours se renseigner sur le pays qu’on va visiter ! »
Enki se releva, la regarda et fit mine de humer l’air. Mais il n’était pas très discret car Rakushun ainsi que deux inconnus remarquèrent bien qu’il « reniflait » en direction de la jeune fille. Une légère brise venue de nulle part souleva sa longue chevelure.
Rakushun s’empressa de briser le silence afin de sortir Enki de cette situation embarrassante. « Merci beaucoup pour le foulard. Mais c’est vous maintenant qui allez respirer cet air nauséabond. »
« Notre hôtel est juste en face et nous ne courrons pas contrairement à vous. Il faut être dingue pour courir dans un tel endroit sans protection. Ou bien, il faut être vraiment être ignare. »
Enki s’apprêtait à riposter lorsqu’au loin on entendit un énorme bruit de déflagration.
« Je vais voir ce qui se passe, attendez moi ici et surtout ne bougez pas ! »
La jeune fille et ses deux amis furent très surpris par la vitesse de déplacement du garçon. On aurait dit qu’il avait des ailes.
« Finalement l’air du pays profite à certains . Au fait, nous ne nous sommes pas présentés. Voici mes meilleures amies Celia et Eileen. Et je m’appelle Lucas. Nous venons de l’Union de l’Ouest. Je pense que vous venez du Sud non ? »
Rakushun toussota et répondit : « Enchanté de faire votre connaissance. Je suis Rak et je viens bien du Sud. »
Eileen savait qu’après l’invasion du Sud par Xiao beaucoup avaient fui et s’étaient réfugiés à l’Ouest. Il fallait être fou pour venir au Japon … ou complètement ignorant. Le jeune homme l’intriguait au moins autant que son ami et son extraordinaire vélocité …
« C’est bizarre, on dirait qu’il va y avoir une tempête, regardez les nuages ! »
Rakushun comprit immédiatement qu’il ne s’agissait pas d’une tempête ordinaire. « Tenez vous la main et ne la relâchez pas sous aucun prétexte ! » Un gigantesque tourbillon qui semblait sortir des entrailles de la Terre les absorba. Rakushun serra plus fort la main d’Eileen et pensa très fort à Enki. Sans le kirin, leur chute pourrait être mortelle ….

Tokyo, 4 juillet 2100 , une dizaine de kilomètres plus loin

Comme il s’approchait de la source de la déflagration, il ne cessait de croiser des gens affolés qui couraient dans le sens opposé. Certains pleuraient, d’autres hurlaient, les plus faibles tombaient et se faisaient piétiner mais tous les visages reflétaient une terreur incommensurable. Des centaines, voire des milliers de personnes essayaient d’échapper à « la chose » qui les poursuivait. Enki leva les yeux et la vit alors : il s’agissait d’un immense nuage noir qui semait la mort sur son passage et réduisait toute vie animale ou végétale en cendres.
« Rakushun » Il n’avait plus une seconde à perdre et c’est sous sa forme animale qu’il se dépêcha de rejoindre les autres. Lorsqu’il fut suffisamment éloigné du nuage (il ne voulait pas courir le risque de l’entraîner dans son monde) il déclencha le processus du shoku mais son ami n’était plus là. Il n’avait plus le temps de le chercher et , le visage inondé de larmes, il plongea dans le tourbillon ….

A suivre …